Que rien ne bouge.
Maud Marron-Wojewodzki
Telle une scène de théâtre en fin de représentation, au baisser du rideau, Faugères est cette année investi d’une étrange scénographie du visible, celle d’un décor fictif peuplé de traces et d’indices de présence, d’évènements achevés à la hâte, d’un lent délabrement. Une action révolue, un jeu – qui pourrait tourner mal – , le passage furtif entre apparition et disparition au sein d’une construction spatiale mêlant architecture, ruine et paysage, fournissent le cadre de l’intervention des quatre artistes invités.
Les objets réunis par le duo d’artistes formé par Valérie du Chéné et Régis Pinault exacerbent le registre de l’artifice, transformant les différents lieux choisis en un terrain ludique doté de nouvelles règles symboliques. C’est en effet un décor géométrique, fait de sphères, de triangles, de formes oblongues, où règnent les couleurs pures, disposés de-ci de-là comme autant d’éléments sans usage, à la portée énigmatique et disruptive au sein du village, qui appellent à l’expérimentation et à l’éveil des sens. Simples et légers, ils trouvent une vie propre dans les sites où ils se laissent disposés : un flotteur abandonné erre à la surface d’un bassin dont les sphères colorées se reflètent dans le paysage minéral ; des poteaux en carton reprenant l’apparence de la signalétique urbaine se voient doter d’une existence autonome, érigés en objet relationnel, pourvoyeur d’interactions ; un tapis rouge en feutre se répand dans l’espace, recouvre le mobilier, se métamorphose en une langue immense dont pourrait sembler jaillir les mots imprimés à proximité issus de la série des Post-it. Installé non loin, cet ensemble dévoile des phrases perdues proférées par le duo d’artistes lors du tournage de leur dernier film A pas chassés, comme autant de bref poèmes instantanés et visuels suscités par l’expérience fictionnelle. Mystérieuses, parfois burlesques, ces bribes de phrases renvoient à la théâtralité inhérente à leur pratique commune où le langage, même muet, est au cœur.
Celle-ci se déploie pleinement au sein des saynètes filmées construites par les clowns verts que le duo incarne ensemble depuis 2022, et qui s’emparent cette année-ci de différents lieux du village de Faugères, au travers de micro-actions performées. Répondant à l’aspect enfantin, dérisoire, grotesque, voire anachronique de la figure traditionnelle du clown, vêtus d’un costume reprenant les codes vestimentaires du XVIIIe siècle, les deux personnages répondent à la définition que donne le philosophe Daniel Payot de l’état clownesque, celui d’un « être trouble et plein d’attente, qui chancelle, manque de sérieux, tente de se soustraire à l’absurdité de l’enchaînement des causes et des effets » et « s’égare dans le monde et en lui-même » (Les philosophes et le temps des clowns, Circé, 2022). Tous deux lecteurs de Walter Benjamin autour duquel était pensé leur dernier film, Valérie du Chéné & Régis Pinault nourrissent leur œuvre de la pensée philosophique du jeu en lien avec l’enfance, qui interroge certaines modalités de la relation sociale mais également le rapport libre qu’il engendre, créateur de virtualité utopique.
Le flotteur à reflets, 2023, installation, en duo avec Régis Pinault, acrylique sur bouée, 110 x 30 cm ⌀, vue de l’exposition collective Que rien ne bouge, 2025, dans le cadre de la 5ème édition de Faugères Art of Campagne, Domaine Bardi d’Alquier, Faugères, photo Victor Charrier
Les poteaux, 2024, installation, en duo avec Régis Pinault, carton, polystyrène, enduit et peinture glycéro, vue de l’exposition collective Que rien ne bouge, 2025, dans le cadre de la 5ème édition de Faugères Art of Campagne, Domaine Bardi d’Alquier, Faugères, photo Victor Charrier
Le tapis rouge, 2023, installation, en duo avec Régis Pinault, feutre rouge, 400 × 160 cm, vue de l’exposition collective Que rien ne bouge, 2025, dans le cadre de la 5ème édition de Faugères Art of Campagne, Temple protestant, Faugères, photo Victor Charrier
Les clowns vert à Faugères, 2025, film, en duo avec Régis Pinault, 23 min 34 sec, réalisation Victor Charrier, costumes Cathy Sardi, production Faugères Art of Campagne, vue de l’exposition collective Que rien ne bouge, 2025, dans le cadre de la 5ème édition de Faugères Art of Campagne, Mas Lou - Cave du village, Faugères, photo Victor Charrier