Grotesques (A, E, I, O, U, Y)

2025

Série de 6 dessins au graphite sur papier japonais
29,7 x 40 cm chacun

Grotesques (A, E, I, O, U, Y) est une série de six dessins réalisée par Geoffrey Badel, représentant des visages saisis en pleine grimace. Chaque dessin, construit en format carré et en plan rapproché, est associé à une voyelle (A, E, I, O, U, Y) formant une suite minimale et répétitive qui évoque immédiatement l’apprentissage de l’oralité.

Ce choix formel renvoie à une histoire politique et violente : à la suite du Congrès de Milan de 1880, la Langue des signes française est interdite dans l’enseignement, contraignant les personnes Sourdes à apprendre à parler. Cette injonction à l’oralisation s’inscrit dans un projet plus large d’homogénéisation linguistique, qui, à la même époque, marginalise également les langues régionales comme le basque, le breton, l’occitan ou l’alsacien. À travers ces voyelles, l’artiste convoque ainsi une mémoire corporelle et politique, inscrite dans les visages mêmes.

Par un effet de renversement, la série permet également de réaffirmer la richesse de la langue des signes : dans la Langue des signes française, l’expression faciale constitue une composante essentielle de la grammaire. Elle ne vient pas simplement accompagner le geste, mais ajoute du sens, de l’intensité et le structure. Les grimaces ici représentées peuvent alors être comprises non plus comme des déformations imposées par l’oralisation, mais comme les traces d’un langage visuel complexe, où le visage devient un espace d’énonciation à part entière, aussi déterminant que le signe gestuel.

Dans cette perspective, la série propose également un déplacement perceptif : elle donne à voir la voyelle non plus comme un son, mais comme une image. Chaque dessin traduit visuellement une émission vocale, transformant un élément abstrait du langage en forme incarnée. La bouche, les tensions du visage, les contractions musculaires deviennent les vecteurs d’une écriture visuelle.

La série trouve son origine dans des ateliers menés avec des personnes Sourdes, membres de l’ARIEDA Occitanie à Montpellier, au cours desquels le visage est exploré comme un outil de transmission. Par la photographie puis le dessin, les participant·es expérimentent une amplification des expressions, modelant les traits jusqu’à la déformation. Les dessins issus de ces séances condensent ces recherches : les visages y apparaissent fragmentés, parfois privés de contours ou d’oreilles, réduits à une topographie de rides, de creux et d’orifices. Yeux et bouches deviennent des zones de passage: entre intériorité et extériorité, absorption et projection, langage et silence.

Le titre Grotesques renvoie à l’étymologie du terme — issu de « grotte » — désignant les fresques antiques découvertes dans des espaces souterrains, peuplées de figures hybrides et déformées. Par extension, le grotesque devient ici un langage des marges, un espace de métamorphose et de trouble des normes. Les visages de la série peuvent ainsi être envisagés comme des « visages-masques », en écho aux traditions carnavalesques où les hiérarchies se renversent et où les corps deviennent les vecteurs d’une parole autre.

Entre contrainte historique et puissance expressive, Grotesques (A, E, I, O, U, Y) met en tension le langage imposé et ses résistances, tout en réaffirmant la dimension visuelle et incarnée du langage. Le visage y devient un lieu de lutte, de mémoire et de transformation, où la voix elle-même se donne à voir.

© Adagp, Paris