Superfish

2018-2023

Le projet Superfish propose une recherche en arts visuels autour des contextes de la pêche traditionnelle à travers le monde : du Sénégal à la Colombie en passant par l’Europe. Superfish construit un ensemble de gestes artistiques entre pêcheurs, artistes et spécialistes de la pêche traditionnelle afin de produire expositions, éditions et performances.

En collaboration avec Benoît Laffiché

Depuis 2018, le duo Superfish (Rodolphe Huguet et Benoît Laffiché) propose une recherche en arts visuels autour des contextes de la pêche traditionnelle à travers le monde : du Sénégal à la Colombie en passant par l’Europe. Attentifs aux conditions d’existences, aux gestes, aux cultures, à la vie, les artistes, Rodolphe Huguet et Benoît Laffi- ché, proposent des rencontres, des expériences communes. Superfish construit un ensemble de gestes artistiques entre pêcheurs, artistes et spécialistes de la pêche traditionnelle afin de produire expositions, éditions et performances. Superfish démarre à Yoff, le premier port de pêche traditionnelle du Sénégal. C’est à la fois un village de pêcheurs habité par la communauté Lébou et un quartier prisé par la classe moyenne. Les pêcheurs appréhendent la complexité de la réalité grâce à une organisation sociale et solidaire en place depuis 600 ans qui résiste tant bien que mal aux règles internationales du libéralisme et aux problèmes écologiques. Le secteur de la pêche est en difficulté, bousculant une organisation séculaire qui s’étend sur plus de 700 km de côtes au Sénégal. Tout le littoral de l’Afrique de l’Ouest est menacé. Les pêcheurs témoignent de l’amoindrissement des ressources halieutiques. En cause, les premiers quotas accordés aux compagnies étrangères russes et asiatiques, étendus depuis 2014 à toutes les compagnies de pêche de la communauté européenne. S’ajoutent à cela les problèmes liés à l’écologie, au réchauffement climatique et à l’élévation du niveau de la mer. Yoff doit aussi faire face à une urbanisation sauvage comme celle que subissent la plupart des grandes métropoles d’Afrique subsaharienne.

En octobre 2019, Superfish poursuit ses recherches dans la communauté afro-descendante d’un village de pêcheurs du Pacifique de la région du Chocó, en Colombie, communauté originaire d’Afrique de l’Ouest. Poursuivre l’expérience Superfish à Juru- bidà en Colombie, dans la région du Chocó, après Dakar, c’est immédiatement procéder au collage de l’histoire, aux résurgences culturelles et ancestrales d’un continent à l’autre. Superfish fabrique une voile traditionnelle du Chocó, plus large que haute et en tissus d’Afrique de l’Ouest, en collaboration avec Wilfrido Buen Ano Lopez et Sobeida Valencia, pêcheur et couturière du village de Jurubidà. En février 2020, Superfish prépare la biennale de Dakar off dans les quartiers traditionnels de Yoff et organise une première exposition OOOOO au quai de pêche de Thongor.

Au printemps 2020, les frontières fermées, la biennale de Dakar, reportée, les expositions déplacées, Superfish démarre à Lillemer, en Bretagne, la fabrication d’une pirogue monoxyle, la première embarcation des peuples du bord de mer à travers le monde, le premier véhicule. Le projet « Tout-pirogue » est ouvert à des contributions d’artistes : Guillaume Pinard réalise une peinture magique, Babeth Rambault imagine une cache, Ambroise Tièche un anagramme… d’autres invita- tions sont imaginées avec les artistes Gabrielle Decazes, Clémence Estève, Claire Hannicq, Guillaume Pellay, Ican Ramageli.

En avril 2021, la crise sanitaire et sociale en Colombie bloque toujours les déplacements, Superfish fabrique et édite une nouvelle version du jeu de cartes Les oiseaux pour le village de Jurubidà et imagine à distance une exposition à l’Alliance française de Medellin.

À l’été 2021, Superfish travaille avec la communauté sénégalaise de Llerida en Espagne. Chaque année, plus de 20 000 saisonniers, majoritairement sénégalais, se retrouvent à Llerida pour la récolte des fruits. Beaucoup de nos amis pêcheurs ont quitté Yoff et survivent tant bien que mal en Espagne.

En 2021, la première exposition en France de Superfish, Autant changer les horaires des marées, démarre à l’Artothèque, sur invitation d’Yvan Poulain, son directeur. Elle est accompagnée de la publication du cahier éditorial Le soleil est gris, fruit de la collaboration avec les graphistes Rovo, avec des textes de Mar Gningue, Alexandre Rolla et Ambroise Tièche.

Superfish emprunte détours et interconnexions, au sens où l’entend le dessein archipélique d’Édouard Glissant : « Une autre forme de pensée plus intuitive, plus fragile, menacée mais accordée au chaos du monde et à ses imprévus… mais dérivée dans une vision poétique et de l’imaginaire du monde »


De la pirogue au groupie

Ça commence par quelques mails échangés au cours du printemps 2020, assortis de photos. On reconnaît le jardin dans lequel, sur des cales, est posée une grume. Puis des copeaux, beaucoup de copeaux, une tronçonneuse, des ciseaux à bois, une herminette, des sangles et trois personnes qui creusent, taillent, poncent, rabotent et mesurent. Des images d’instants, complétées par le récit. Faute de pouvoir poursuivre un projet en Colombie, trois amis ont décidé de fabriquer une pirogue, qui par certains aspects résonnent avec ledit projet, en suspens indépendamment de leur volonté, comme on dit. Ah ! Connaissant petit à petit mieux la Bretagne je sais que l’on y invente des objets flottants singuliers, vernaculaires ou de haute technologie, et que ceux–ci ont même une existence administrative permettant de les immatriculer avec un statut d’embarcation expérimentale. Pourquoi pas une pirogue ma foi. Il devait bien y en avoir sur la Rance au Néolithique. On en trouve bien en Suisse de la même époque aussi, alors c’est plausible. Dans l’impossibilité d’aller en voir la progression pendant quelques mois, il est enfin temps de découvrir la chose.

Une fois devant elle, d’emblée une sensation très particulière d’être dans une situation intemporelle se fait jour. C’est assez rare, mais les objets archaïques encore existants et employés ont cette faculté.

Qu’elle ait été creusée dans un peuplier avec des outils électriques, que des fentes soient obstruées avec de la colle polyuréthane expansive, qu’à la poupe un morceau de tôle à loupe en aluminium consolide le point auquel le moteur est placé, que le mât soit une tige de bambou ou les pare–battage soient en plastique ne pose aucun problème. Elle est « impure », et alors.

L’étape suivante pour ses concepteurs et constructeurs a consisté à convier des artistes à y mettre, peindre, inscrire, greffer, quelque chose. Il est probable que les autres artistes aient aussi ressenti qu’il ne s’agissait pas seulement de mettre une œuvre mais aussi d’opérer une action bénéfique ou propitiatoire pour cette embarcation.

Cette histoire de pirogue me taraude depuis et plus encore à chaque fois que je la vois, où les discussions portent sur telle ou telle amélioration à apporter, comme comment lester telle partie pour en corriger un peu l’assiette ‒ celle–ci sera prise en charge par une artiste, du reste. La dernière surprise a été la découverte, sous l’appentis qui l’abrite, de la housse en draps de lin–coton familiaux cousus maison.

C’est l’occasion de revenir sur cette question d’impureté, qui permet de mettre à distance les remugles exotisants liés à ce type d’embarcation. Cette réflexion a encore été plus encore stimulée lorsqu’il m’a été demandé d’écrire un texte autour de Superfish et la Rana et de ma relation avec celles–ci.

C’est là qu’interviendra la figure du groupie, que je vais revêtir temporairement. D’abord, groupie, c’est quoi ? Ce n’est pas être fan, ça a pu l’être, mais ce n’est pas obligatoire. Si la figure de fan implique une connaissance éventuellement obsessionnelle ‒ à divers niveaux ‒ de tout ce qui a trait à une personne, un groupe ou une œuvre vénérée, être groupie, c’est côtoyer, parfois de très près, parfois amicalement voire intimement, dans une forme de quotidien, des artistes, notamment en dehors des moments d’activité artistique. Cela implique de voyager, de traîner, de partager, de dériver avec des personnes dont le statut se brouille, en fait se complète, entre la personne et l’artiste. De groupie on peut devenir « compagnon de route ».

Pour envisager ce texte, deux mots se sont imposés dès le début : pirogue et navette.

Le mot « pirogue » est d’une certaine façon déjà une bizarrerie, en regard de la question de l’intemporalité mentionnée plus haut. En allant aux dictionnaires, j’espérais une explication et c’est là que tout s’est complexifié, et à la fois ouvert. En effet, le mot apparaît dans la langue française en 1563, période à laquelle s’était amorcée une tragique histoire atlantique qui perdurera dans sa forme la plus violente et extrême jusqu’au 19e siècle. Le vocable piragua est emprunté à la langue arawak des habitants autochtones des Antilles, où il définit précisément ce type d’embarcation monoxyle. On emploie par conséquent un nom d’origine amérindienne pour désigner des embarcations préhistoriques dans les langues latines d’Europe, en espagnol directement piragua ou piroga en portugais. En allant au Laténium, le musée retraçant la civilisation de la Tène (le nom d’un village au bout du lac de Neuchâtel), situé au bord de ce même lac, avec les cimes des Alpes dans le lointain, de la Jungfrau au Mont–Blanc, il est question de pirogues. L’anachronisme doublé d’une ubiquité étrange est ici assez vertigineux.

L’ancien français se contentait d’un mot plus voisin, barque, venant du grec via le latin, qui sert à désigner toute embarcation non pontée et est du reste encore employé. L’allemand et l’anglais sont eux différemment descriptifs, privilégiant en allemand la matière, Einbaum (littéralement, 1 arbre), et la technique pour l’anglais, dug–out (creusé). Voilà pour quelques langues occidentales, une occasion de voyager dans les mentalités.

La navette est aussi très importante au propre comme au figuré. L’analogie est là par sa forme et par son nom. Cet objet qui navigue en ondoyant entre les fils de chaîne, qui fait des allers et retours comme un passeur. Sorte de pirogue en réduction dont la poupe et la proue se ressemblent. Mais aussi ce projet et l’invitation à écrire un texte m’ont fait faire la navette entre le mot et la chose et concrètement, à plusieurs reprises, le trajet entre Genève et la Bretagne. Sans oublier les traversées imaginaires et mentales entre la Colombie, les Antilles, la côte du Sénégal, le lac de Neuchâtel, la préhistoire et aujourd’hui.

Ambroise Tièche

OOOOO, 2020, vues de l’exposition personnelle, quai de pêche, Yoff, Sénégal

Una vuela, une voile, 2019, photographie, 50 x 65 cm, voile fabriquée en collaboration avec Wilfrido Buen Ano Lopez et Sobeida Valencia, pêcheur et couturière du village, tissus d’Afrique de l’Ouest, Jurubidà, Chocò, Colombie, 2019

Rana Dalmatina, SMG18111, 2020, Lillemer, fabrication d’une pirogue monoxyle, en collaboration avec Jean-Christophe Roelens. Peuplier, voile, pagaies et moteur, 6,98 m

Rana Dalmatina, 2020, peinture de Guillaume Pinard

Rana Dalmatina, SMG18111, 2020, pirogue monoxyle, réalisée en collaboration avec Jean-Christophe Roelens, Peuplier, voile, pagaies et moteur, 6,98 m

Les oiseaux, 2021, jeu de cartes réalisé pour le village de Jurubidà, Chocò, Colombie, photo Manuel Salazar

Les oiseaux, 2021, jeu de cartes réalisé pour le village de Jurubidà, Chocò, Colombie

Autant changer l’heure des marées, 2021, vue de l’exposition personnelle à l’Artothèque de Caen

Rana Dalmatina, SMG18111, 2020, plans de réalisation, Gaëlle Cousin pour l’homologation de la pirogue auprès des affaires maritimes, photo Mathieu Lion

Banderoles, 2020, extraits, les poèmes, les rencontres, vue de l’exposition personnelle Autant changer l’heure des marées, Artothèque de Caen, 2021

Autant changer l’heure des marées, 2021, vue de l’exposition personnelle à l’Artothèque de Caen

Les Lettres, 2018, tableautins et dessins vectoriels, dimensions variables, tableaux de lettres de pirogues. Travail typographique en collaboration avec Baye Mor Badiane et Manga Niang, peintres en lettres de pirogues, peinture glycéro sur bois, 21 x 17 cm, Yoff, Dakar, Sénégal, 2018

Les Bancs à frapper, 2018-2023, Yoff, Sénégal

Superfish, 2011-2020, photographies dcoumentaires de Benoît Laffiché au Sénégal