Immobiles.

Guillaume Mansart

Rodolphe Huguet, Fronde, 2009-2011, fronde en tension en bronze, patine noire, bloc de pierre, 110 x 165 cm

Posé sur un rocher de deux tonnes, le lance-pierre de Rodolphe Huguet fait symbole. Pris dans le bronze comme pour affirmer l’infinie temporalité de la portée de ce signe, il trône sur son socle projectile. Un rocher de deux tonnes et l’objet dérisoire d’une révolte d’enfant figé dans la matière, deux éléments pris dans la masse contre le temps. S’appuyant sur les codes de la statuaire commémorative (figuration en bronze sur piédestal), l’œuvre en redéfinie les contours, en inverse les rapports de proportions et retourne comme un gant le sens de l’histoire. Ici pas de regard vers le passé, pas de mémoire, mais un signe pour l’avenir, un appel immuable qui aurait tout aussi bien pu être gravé dans le marbre, comme l’affirmation de la permanence d’une nécessité : lutter quoi qu’il advienne.
Pour l’heure, l’objet de la chasse de Rodolphe Huguet n’a rien d’animal. S’il fallait malgré tout désigner un gibier, on pourrait sans doute délimiter son territoire naturel à quelques quartiers d’affaires de grandes capitales du monde, et à divers palais impériaux de nos démocraties laissés à l’abandon de prédateurs politiques. Ennemi sans contour à la violence insidieuse, ce que poursuit l’artiste n’a pas plus d’odeur que d’empreinte, une force invisible aux mille vies. Et finalement, plus que d’une chasse, c’est d’une fronde dont il est question ici. La polysémie du titre de l’œuvre l’affirmait dès le départ.
Les révoltes de Rodolphe Huguet ont la peau dure, elles ont une ambition qui dépasse le projet personnel et convoque une force collective. Fronde est un appel à faire bloc pour lancer le pavé dans la mare d’un monde dénervé et désorganisé. L’œuvre est l’endroit de la cristallisation des énergies séditieuses. La contradiction entre le mouvement dynamique de la fronde en tension, qui annonce l’imminence d’un lancer, et l’immobilité de l’objet gelé dans l’action, figure l’ambivalence du désir et de l’impuissance. En même temps qu’elle renvoie à cette envie d’en finir avec les archétypes de l’organisation de la société contemporaine, la fronde évoque le sentiment que cette pierre jetée à la face du monde ne pourrait être au final qu’un gros caillou jeté dans l’eau. Et si la patine du bronze donne à l’instrument innocent des airs d’armes de poings, l’œuvre n’en reste pas moins équivoque.
Il est également question de ce sentiment d’empêchement dans Free. Conçue selon le principe des poupées gigognes, l’œuvre présente une série de trois cages d’oiseau circulaires en osier blanc. Une cage prisonnière d’une autre cage, elle-même enfermée dans une troisième cage. La coercition à l’intérieur de la coercition au carré, ou comment les cercles de la liberté se trouvent inévitablement pris dans le jeu du contrôle. Suspendues et pris dans la lumière de deux projecteurs, l’œuvre paraît vibrer sous le regard, comme si elle recélait quelque-chose d’intensément vivant, quelque-chose d’essentiel et de volatile (justement). Sa disposition au centre du cercle du château d’eau, ajoute à cette impression d’énergie qui gravite dans l’objet. La circularité dessine des territoires empêchés, et du rond de l’architecture jusqu’à celui de la plus petite cage, elle paraît entraver des forces vives. A travers cette mise en espace, l’artiste inclut le regardeur qui cherchant à travers les barreaux de cette sculpture pourrait devenir lui-même l’objet d’une observation.
Car le vocabulaire animalier n’est encore une fois qu’un prétexte pour renvoyer à la question de l’humain. La domination de l’homme sur le monde naturel sert ici de métaphore pour pointer l’omniscience du pouvoir. L’outil de la domestication animale soutient le discours du dressage de l’être humain lui-même. « La domestication de l’être humain, écrit Peter Sloterdijk, constitue le grand impensé face auquel l’humanisme a détourné les yeux depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours – le simple fait de s’en apercevoir suffit à se retrouver en eau profonde »1 , et l’auteur de poser les bases d’une analyse de l’apprivoisement, du dressage et de l’éducation de l’homme par l’homme. C’est « le parc humain » de Sloterdijk ajouté aux forces de la domination actives à l’intérieur de ce parc qui se donnent à voir dans cet abîme de cellules en osier blanc suspendues. Cette succession d’entraves rejoue l’organisation humaine et le dessein du pouvoir. « Avec la modernité (…) l’uniformisation et la surveillance atteignent leur point culminant, écrit le sociologue Michel Maffesoli. Ce qui est mouvant échappe, par essence, à la caméra sophistiquée du « panopticon ». Dès lors l’idéal du pouvoir est l’immobilité absolue, dont la mort est, bien sûr, l’exemple achevé.
On peut dire que le propre du politique, dans son souci de gestion et de productivité, est de se méfier de ce qui est errant »2 . Et l’emboitement de cages de devenir le symbole de cette immobilisation mortifère.
Le projet artistique de Rodolphe Huguet est inextricablement lié à une conviction politique. Porté par la nécessité d’inscrire son œuvre dans le champ d’un environnement sociétal, l’artiste revendique la forme comme levier d’un discours proactif. Son rapport aux matériaux et aux techniques traditionnelles signalent également sa position. L’usage des procédés vernaculaires, en plus qu’il appelle l’échange et la transmission du savoir-faire, permet de se détourner des modes de production industrielle. L’osier des cages, comme le bronze de la fronde, deviennent alors les signes d’un pas de côté en direction d’un autre monde possible.

Notes

  1. Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et une nuits, 2000
  2. Michel Maffesoli, Du nomadisme, Vagabondages initiatiques, Livre de Poche, Paris, 1997