Roro circus in Cévennes.

Maya Trufaut

Rodolphe Huguet, Graines de conserve, 2021-2022, dix boîtes de conserve cabossées en terre cuite émaillée, plantations de légumes biologiques, branches de châtaignier morts, palettes européennes, photo Jean-Christophe Lett

Artiste invité à Maison Rouge, Rodolphe Huguet s’est vu offrir une carte blanche au sein des espaces du Musée des vallées cévenoles. Les collections du musée, liées au patrimoine matériel et immatériel des Cévennes, ont su faire écho à l’histoire personnelle de l’artiste, qui y a passé son enfance. Après l’évasion, et les voyages entrepris ces dernières années - au Népal, en Inde, en Colombie, au Maroc ou au Japon - à la recherche de nouveaux territoires, il vient alors un temps de recentrage, comme un retour aux sources. Il s’agit d’une autre forme d’exploration, plus intime : celle des terres où il a grandi.
De son titre gai aux sonorités enfantines, Roro circus in Cévennes, l’exposition est présentée comme une sorte de déambulation récréative et presque circassienne dans l’ensemble du musée. Rodolphe Huguet investit les lieux comme en terrain conquis, à la manière d’un équilibriste. Des salles temporaires à celles consacrées aux collections, ses œuvres sont accrochées un peu partout, sous une multitude de formes, de supports et de matériaux. Elles s’invitent même dans le jardin ethnobotanique cévenol où l’artiste prend la liberté de créer un potager au sein de ses géantes Graines de Conserve, boîtes de conserve en terre cuite. Commissaire de sa propre exposition, il jongle entre les espaces, intérieurs ou extérieurs, jusqu’à trouver la place adéquate à chaque pièce, récente et plus ancienne.

Rodolphe Huguet, L’économie de marché(r), 1997, vannerie en doum et La croisière printanière du contrebandier, 1997, photographie argentique, 30 x 45 cm, photo Jean-Christophe Lett

Certains travaux, disposés dans les salles permanentes, sont troublants tant ils viennent dialoguer avec les objets de la collection, tant leur résonnance est singulière. On pourrait les penser produits pour l’occasion, mais pourtant, dans cette partie du musée, il a fait le choix de n’exposer que des œuvres réalisées de 1997 à 2018. Ainsi, son œuvre Concept intemporel de l’économie agricole (2012)
faite d’une accumulation de vieux outils aratoires, se fond complètement dans la salle 4, consacrée aux paysages construits des Cévennes et aux outils. Ou encore, dans la salle 8 « Sabotiers, foires et marchés », sa pièce L’économie de marché(r) (1997), réalisée en vannerie de doum, prend une dimension particulière, jusqu’à son titre. A chaque espace, une proposition ; à nous de chercher l’intrus. Ces œuvres, déjà exposées auparavant, s’adaptent parfaitement au contexte, comme si elles étaient imprégnées de ses souvenirs d’enfance et que ce nouvel accrochage, finalement, permettait de les révéler.
Ces temps passés dans les Cévennes, à observer et apprendre le langage de la nature, ont en effet indéniablement marqué sa création. Revenir sur ces terres en tant qu’artiste et investir Maison Rouge, ancienne filature de soie, c’était donc avant tout reprendre les chemins de la connaissance. Pendant un an, Rodolphe Huguet s’est familiarisé aux savoir-faire locaux en travaillant avec des entreprises du département : La Poterie Chêne Vert, pour l’apprentissage du tournage à la corde, et Sericyne, pour l’élevage de vers à soie. En conjuguant ces techniques traditionnelles à son style personnel, l’artiste a produit de nouvelles pièces et nous livre son interprétation, tantôt légère et enfantine, tantôt profonde - toujours sensible - de la culture cévenole.

Rodolphe Huguet, Roro Circus in Cévennes, 2022, vue de l’exposition personnelle au Musée des vallées cévenoles, La Maison Rouge, Saint-Jean-du-Gard, photo Jean-Christophe Lett

Ces travaux ont été rassemblés à l’écart, dans la grande salle à l’étage. Ils n’ont plus besoin de dialoguer avec la collection, car racontent à eux seuls des histoires. Ils forment un tout offrant une vision déroutante, comme un spectacle : c’est le cirque, tant attendu, de Roro. Dans cet espace réapproprié, l’accrochage a quelque chose d’acrobatique. Un escalier trônant au beau milieu de la pièce, des jambes suspendues au plafond, une estrade, une porte posée au sol, des confettis et des boîtes de conserve rappelant le jeu du Chamboulle-tout. Rodolphe Huguet nous donne sa version des Cévennes dont les références se cachent dans les moindres détails et matériaux, comme la forme bancèl de l’estrade, le châtaignier brûlé, l’ancienne poulie de filature ou encore la soie tissée par les vers. Même les titres reprennent des dictons locaux, tel que Chaque héritier change son escalier ou Le Trop est de Trop !

Rodolphe Huguet, Autoportrait Carbone, 1975-2022, crâne et Lauze investis par les Bombyx, confettis noirs, pierre de lickens fossilisés, ancienne ruche cévenole sur socle alvéolé en châtaignier (environ 2000 vers à soie on tissés…), 165 x 65 cm, détail, photo Jean-Christophe Lett

Mais pour vraiment comprendre sa relation avec cette culture, il faut se rendre dans le dernier espace, volontairement délimité au fond de la salle. Laissé en noir pour donner l’aspect sombre et intimiste des vieilles demeures cévenoles, le lieu a été réaménagé en atelier/bureau. L’artiste s’y dévoile en présentant des œuvres mémorielles liées à son histoire personnelle, comme le sanctuaire préservé des souvenirs. Si les films Super 8 (numérisés, visibles sur tablette) ont su en capturer l’essence, il va jusqu’à reconstituer des scènes de son passé. Ainsi, dans les pupitres d’un vieux bureau sont entreposés ses Architectures de feutres tissées par des vers à soie, en hommage à ce jour où il en avait caché dans tous les casiers de la classe pour que les cocons envahissent les cahiers le temps d’un week-end. Cette fascination, conservée, pour ces vers transparait d’ailleurs nettement ; les fils de soie sont omniprésents, tissant un lien brut, filandreux, fragile aussi, entre les séquences de son enfance.
Cette salle noire, sombre, révèle alors un pan plus autobiographique mais également plus vulnérable de son travail. Ainsi, son crâne jonché de vers, Carbone (autoportrait), incontestable vanité, sonne le glas de l’innocence et rappelle le caractère éphémère de l’existence et du temps qui file irrémédiablement. Car Rodolphe Huguet, en dépit de l’aspect clownesque de ses pièces, c’est aussi ça. Une sensibilité, une subtilité, une profondeur à saisir derrière la mascarade. Au-delà du cirque et de la dérision, Roro circus in Cévennes prête à l’équivoque. À l’image de l’affiche de l’exposition, tirée de sa photographie Faire danser l’anse du panier, l’artiste dissimule son visage dans un panier, comme une énigme adressée au spectateur. L’indice est là, tendu, à qui voudra l’interpréter.

Texte de Maya Trufaut pour l’exposition personnelle de Rodolphe Huguet RoRo Circus in Cevennes, Musée des vallées cévenoles, La Maison Rouge, Saint-Jean-du-Gard, 2022

Auteur·e

Maya Trufaut est critique d’art indépendante. Diplômée d’un Master 2 en histoire de l’art à l’Université Paul Valéry de Montpellier, elle développe depuis 2021 une pratique de l’écriture critique attentive à la création émergente et aux conditions de visibilité des artistes femmes. Elle collabore avec des artistes, centres d’art, galeries, musées et FRAC, et prolonge cette pratique à travers la création de contenus vidéo, explorant de nouvelles formes de médiation de l’art contemporain.