Bonjour !.

Valérie Mazouin

« Espérer par l’imagination est inévitable mais par elle se souvenir est l’extase la plus sacrée de la volonté. » – Dickinson Emily, Dits et Maximes de vie, coll. Ainsi parlait Artfuyen, 2024

Bonjour !


« Ce que je veux surtout, c’est te montrer le bout de mon index. Son mutisme… » – Nelson Maggie, Bleuets, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Roy, Éditions du sous-sol, 2024


Cette histoire n’a pas d’origine.
En hypothèse douce, une maison rouge, des feutres en tension sur de petites pages de cahiers d’écolière. Peut-être ?
Flux et reflux indiquent l’instabilité d’un point de départ absolu.
Valérie du Chéné s’empare d’une topographie des réels mais la moitié du songe lui appartient. L’oscillement subtil de l’œuvre indique l’abandon d’une linéarité temporelle.
À regarder tes élans multiples, nous nous sentons libres.
À l’atelier, l’indicible nous embarque.
Voilà, dessins et peintures se sont rangé·es d’eux-mêmes, dans une rigueur rêveuse. Nos yeux emplis d’une belle journée qui s’annonce, nous voulions ensemble donner belle place à l’enjouement, à la couleur et à ses déclinaisons infinies.
Ce travail de peinture déploie, sans restriction, un amour des formes simples, convie au désir de continuer de s’entretenir avec le monde.
À bras le corps, il nous faut traverser, marcher à travers.
Nos regards se laissent prendre à l’ambivalence de tes chorégraphies graphiques. Les imaginaires lumineux balancent et tanguent allant de constructions soignées en brutes architectures. Les minutieuses observations fictionnelles dévoilent de grandes simplicités de modalités picturales.
Absolument prodigieux !
Bonjour à vous, bonjour à toi !

Vue de l’exposition personnelle Bonjour !, 2025, Domaine de Roueïre, Centre d’Arts et du Patrimoine Sud-Hérault, Quarante, photo Nicolas Lafon 


Ça tient toujours pour l’équilibre cimenté


« Le rocher est de granite chauffé, taillé, il a le souffle coupé. » – Adnan Etel, Le destin va ramener les êtres sombres, Mer et Brouillard, Collection dirigée par Alain Mabanckou, Anthologie Poésie POINTS, 1979


Une route, un chemin, marcher.
Les cloches sonnent, le soleil attend un peu.
Tout va vite, les bouleversements s’agrippent aux pierres.
Tu soulignes l’horizon en une forme de courage fait de signes en cascade.
Un jour, tu as peint un abri rouge.
De ses murs, de forme rectiligne, jaillissait la couleur en une fable polyphonique.
Récit et réalité, fragmentations plurielles, incarnaient un cœur vif.
Les montagnes, la mer au pied, s’alignaient à l’horizon d’espaces oniriques.
Piero Della Francesca, plan rouge, surface noire en impact formel, en profondeurs verticales, s’imagine alors au futur de tes envies.
Voir en peinture, façonner l’imprévu et boire la délicieuse fraîcheur de plissements organiques dessinés en strates mémorielles.
Tes pensées de détours, de retours, tracent de rêveuses géographies…
près de l’arbre ou de l’eau, pas à pas, loin devant ou tout près des corps.

Vue de l’exposition personnelle Bonjour !, 2025, Domaine de Roueïre, Centre d’Arts et du Patrimoine Sud-Hérault, Quarante, photo Nicolas Lafon 


Plissement d’horizon

« Le rocher est de granite chauffé, taillé, il a le souffle coupé. » – Adnan Etel, Le destin va ramener les êtres sombres, Mer et Brouillard, Collection dirigée par Alain Mabanckou, Anthologie Poésie POINTS, 1979


Saison, mirage, la chaleur dilatée des Corbières écoute avec attention ton tonnerre.
Tes pensées s’ébrouent au climat obsédé de ton façonnage du souple équilibre.
Promontoires propulseurs, la maison, l’enfant, l’architecte agissent par bourrasques que supplante la pierraille.
La musique d’une garrigue, sifflement constant, creuse un sillage.
Les piliers aux surfaces infiniment bleues, les hautes marches vertes, inventent un langage que toi seule sollicite.
L’œuvre de chair s’épanouit aux constructions cimentées.

« La polychromie architecturale ne tue pas les murs, mais elle peut les déplacer en profondeur. » – Le Corbusier


Peindre les pierres te fait savourer le lyrisme d’une nature qui succombe sans parole.
De nouvelles voies se dévoilent, des fragments brutalistes s’enroulent en reflets, inventent l’échappée de battements architecturaux : moustaches de dégoulinures sur façades, sculptures ou formes dessinées sur carnets.
L’élévation des matières ou matériaux faite d’équilibres incertains te trimballe par transports indiciels.
Dans une pensée expérimentale aux constructions solides ou légères,
l’orchestration s’ordonne par bousculades d’incidences heureuses.

Vue de l’exposition personnelle Bonjour !, 2025, Domaine de Roueïre, Centre d’Arts et du Patrimoine Sud-Hérault, Quarante, photo Nicolas Lafon 


Boca

« Le rocher est de granite chauffé, taillé, il a le souffle coupé. » – Adnan Etel, Le destin va ramener les êtres sombres, Mer et Brouillard, Collection dirigée par Alain Mabanckou, Anthologie Poésie POINTS, 1979


Et puis, nous conversons. Tu me dis ces mots :
« Je dessine, je peins car je ne veux pas écrire. Je coupe des titres de journaux, car les mots me résistent et pourtant j’aime les mots. Il me manque souvent des mots alors quand je les vois arriver, ils semblent muets et mes gouaches hurlantes. »
En bribes sous-jacentes, cette matière suit une trajectoire engaillardie de tes considérations fantasmagoriques.
Rio frémit, Corté plonge.
Tes souvenirs s’exacerbent d’un inventaire linguistique ludique.
Boca = bouche ou Boca = corps.
L’une et l’un accueillent l’autre, décident de dimensions symboliques.
Les gouaches offrent une dramaturgie des gestes : la main rouge sortie de son aplat bleu convoque d’immenses bouches.
L’apologie de la couleur pioche dans un vocabulaire à tendance oulipienne.
Les mots s’assemblent en surprise, forment un langage graphique inédit.
Nous pouvons imaginer une voix secrète, quasi-céleste qui agirait en une présence-absence pour actionner pales d’hélicoptères, toupies multicolores ou encore performeur·euses, tournoiements ondulatoires.
Sans peine, par presque hasard, Boca pousse motifs, couleurs et formes vers une dimension du merveilleux. Dans ce dialogue riche du désir des mots et des corps, se met en branle l’espace performatif que tu chéris.

Vue de l’exposition personnelle Bonjour !, 2025, Domaine de Roueïre, Centre d’Arts et du Patrimoine Sud-Hérault, Quarante, photo Nicolas Lafon 


PATATI PATATA


Un hérisson d’argile se balade au creux de tes mains.
Le volume de petite taille, en boomerang revenu de l’enfance, a une forme simple.
Il se glisse.
Ombre tapie, il attend.
Est-il un personnage de ton récit ou d’un scénario ?
Dans le parc aux marionnettes, derrière le castelet, l’idée même du spectacle est en marche. Croiser la scène du théâtre celle de variations mélancoliques.

« Nous allons nous dire au revoir, Jack. La vie est un tourbillon d’émotions, nous nous reverrons sans doute, mon ami. Et c’est ainsi. C’est ainsi. » – Signolet Édouard et Beck Étienne, Jack et le haricot magique, Éditions MeMo, 2022


Puis, tu continues le spectacle.
Automne, hiver, d’autres jours plus tout à fait les mêmes.
Mais les strates du temps se superposent, toujours se dégustent tel un délicieux millefeuille.
L’été à Cerbère, le carnaval en fleuve frôle l’onde aux reflets, bute sur la cale de la langue.
Durant la nuit, l’enfant lit dans le jardin, patati patata, à même le sol, les clowns verts jouent aux cartes.
Chaque personnage, chaque costume, irrigués de lumière des projecteurs, s’animent d’une promesse studieuse, joyeuse. Moteur !
En folle majesté, l’ordre d’un rêve ploie aux insistances des observations amassées, constatées, aimées.
Les rencontres précisent leurs importances en surgissements d’images, en mouvement précis du côté de l’Espagne. Le partage de vos recherches avec Régis Pinault produit ces temps forts dédiés au cinéma et à ses lumières qui peu à peu laissent place aux temps performatifs.
À pas chassés, à se dandiner sur vos pieds, vos deux silhouettes s’amusent.
La composition shadockienne des saynètes des clowns verts se saisit du regard et entre-temps habite les corps !
Peindre, oui, dessiner oui ! Toujours !
Des sourires, des tigres, que personne ne détourne le regard, jamais !
Moi, j’observe ta course dépasser tes propres frontières sans vergogne.

Vue de l’exposition personnelle Bonjour !, 2025, Domaine de Roueïre, Centre d’Arts et du Patrimoine Sud-Hérault, Quarante, photo Nicolas Lafon 


Sur la pointe des pieds


La divagation est en train d’arriver, tes mots sont là.
Une divagation : se perdre dans des divagations. Se jeter dans des divagations qui font perdre le sujet de vue.
Elle n’arrive pas encore… Peut-être une autre fois.
Si je fais le point, de l’enfance, il y a des lettres pour des concours de dessins, des cahiers, un drôle de hérisson.
De tes études, il y a des carnets de dessins à profusion, des intérêts naissants pour l’architecture, le bâti, les pierres, la force éminemment profonde qui te pousse vers la peinture.
Souvent, il y a les mots qui se dénouent et se renouent.
Chaque jour, tes amours, tes ami·es.
Ciseau, pierre, papier ? Matthieu choisit les pierres, tu choisis les pierres près de l’Ormeau, ensemble pour des temps d’un rouge Garance.
S’emmener, observer, tisser.
J’y vois la réalisation d’un réseau de pensées en rhizome en liens épanouis.
D’apparence tranquille et quelquefois inquiète, tu te surprends à te soustraire à des règles strictes et poursuivre ce que tu as entrepris.
De volumes et de lignes, de couleurs et de formes, les récurrences finalement se passent le relais.
Ton travail se nourrit de tous les contextes avec fantaisie, réinscrit les essentiels à tous les détours investis.
Chacune de tes propositions simule son propre avenir qui souhaite continuellement en savoir davantage.
Ta mémoire est une dimension de la vie qui bascule ici en une maison ronde dont les murs seraient de tresses enlacées.
Elles ne finiraient jamais.
Je pense d’ailleurs à cette sculpture-abri Oak Room d’Andy Goldsworthy réalisée en 2009.
Par cette sculpture faite de branches emmêlées, un abri infini m’apparait. Une force émane de cette projection : à jamais continuer de porter une fonction mais de ne surtout pas en limiter sa progression.
En somme, une présence à l’ici et maintenant qui ne fait fi, ni des strates mémorielles des enfances, ni des apprentissages et de la transmission.
Tu souhaites ouvrir à un visible d’exception moins théorique qu’empiriquement prémonitoire.
Ton œuvre à profusion met hors d’atteinte tout classement possible. Car pour toi, et sur la pointe des pieds, je m’avance je crois savoir que :

« Vivre est si stupéfiant, cela ne laisse que peu de places pour d’autres occupations, bien que l’amitié soit, s’il est possible un évènement encore plus beau. » – Adnan Etel, Le destin va ramener les êtres sombres, Mer et Brouillard, Collection dirigée par Alain Mabanckou, Anthologie Poésie POINTS, 1979

Vue de l’exposition personnelle Bonjour !, 2025, Domaine de Roueïre, Centre d’Arts et du Patrimoine Sud-Hérault, Quarante, photo Nicolas Lafon 

Textes poétiques accompagnant l’exposition personnelle Bonjour ! de Valérie Mazouin, commissaire, 2025.

Pour accompagner la visite de l’exposition personnelle Bonjour !, la commissaire d’exposition a rédigé un ensemble de textes d’une force poétique intense. Dans ce regard sensible, Valérie Mazouin, directrice de la Chapelle Saint-Jacques centre d’art contemporain à Saint-Gaudens, illustre à la perfection le travail de son amie, mais également leur relation privilégiée. Elle nous rappelle, combien les amitiés entre les artistes et auteurs sont nombreuses, et combien elles contribuent au dialogue, entre l’art et la poésie.