Une friction régénérante.

Hervé Sénant

Lorsqu’une exposition est rigoureusement réfléchie, conçue en intelligence avec un lieu, jamais neutre, un contexte, toujours précis, des partenaires soigneusement choisi·es, les pièces et dispositifs qui la composent s’ordonnent avec clarté dans l’espace comme entre eux, en une configuration inédite et unique, qui s’avère au final bien plus que la somme de tous les éléments initialement convoqués. Alors l’exposition elle-même est création. Dans le meilleur des cas collective, comme ici; en premier lieu entre l’artiste et la commissaire d’exposition, Valérie Mazouin, encordées de longue date : beau palmarès d’ascensions et de sommets conquis ensemble; souvent aussi avec Régis Pinault ou Arlette Farge, autres équipiers fidèles.


Lorsqu’une exposition atteint ce degré de soin et de justesse, l’instant de découverte est souvent celui où – pour les visiteurs – une révélation peut instantanément se produire, que la visite en détail et sa méditation ultérieure ne feront jamais, au fond, que confirmer et expliciter. S’il faut être des plus attentifs à toute nouvelle rencontre, il faut l’être particulièrement au tout premier instant, décisif, comprenant les circonstances de la rencontre.
C’est ainsi – après plusieurs heures de train en ligne droite depuis Paris, suivies d’une souple séquence automobile depuis Béziers, peu à peu en courbes douces et quelques ondulations, dans un paysage de plus en plus prenant pour un visiteur venu du nord – que mon taxi devait soudain plonger dans l’ombre rêveuse d’un bois de pins d’Alep, de chênes verts ou kermès, de lauriers et de genévriers avant de déboucher devant les bâtiments d’un domaine, manifestement encore lié à la vigne, coexis- tant joliment, derrière ses oliviers argentés, avec un centre d’art où patrimoine et art contemporain ont – nous dit-on – vocation à se rejoindre et se rencontrer, pour le plus grand profit du plus large public. Projet intelligent.


À peine une volée de marches franchie jusqu’à l’accueil – auquel, sous la houlette attentive de Marjory Clément, veille avec chaleur et compétence une belle équipe – une longue salle mansardée, gagnée sur un ancien chai, blanchie du sol au plafond, happe d’emblée le regard. À ses deux extrémités la lumière naturelle y pénètre largement; par la porte vitrée ouvrant sur l’accueil déjà, mais surtout, à l’autre bout, par une grande fenêtre presque carrée, encadrée de deux autres plus étroites et moins hautes qui aspirent elles aussi le regard. Elles ouvrent jusqu’à de lointains coteaux sur un vaste paysage viticole. En cette journée d’hiver, le temps est gris, maussade, la terre sombre, les verts éteints ; dès les premiers pas dans l’exposition, impression de clarté et d’espace pourtant, paradoxalement, et simultanément de grande lumière et de respiration, calme énergique.


Leur source immédiate saute aux yeux : au centre de la salle, une longue et vibrante peinture flotte sur 20 mètres à 10 cm du sol, comme en lévitation, jusqu’à la fenêtre centrale. Rigoureusement de même largeur – 2, 50 mètres – toute entière orientée vers le paysage, s’intensifiant à la moindre lumière du ciel – fut-elle restreinte comme en ce jour – elle paraît s’y élancer autant que l’inviter à entrer à faire corps avec cette exposition inaugurale du Centre d’Arts et du Patrimoine, confiée par des esprits éclairés à Valérie du Chéné.


Bonjour ! Le choix de ce mot – on ne peut guère plus simple et plus direct – pour titre de cette peinture, élargi finalement à toute l’exposition, indique clairement une intention : créer sans délai un climat ouvert, bienveillant, hospitalier, et tonique – le point d’exclamation est important – mais aussi inviter l’autre à la rencontre : à entrer tout de suite en relation. On ne peut rencontrer, on ne peut entrer en relation avec autrui et le monde sans le choisir, autrement dit sans en nourrir l’intention, nous révèle la phénoménologie. L’artiste fait ouvertement ici le premier pas et même quelques autres en notre direction ; à nous, visiteurs, de nous engager pour y répondre.


Tout y invite dans cette peinture, à commencer par la couleur vive, intense, saturée, déclinée en six bandes d’une simplicité schématique qui s’étirent sur toute la longueur du format vers la fenêtre et comme au-delà. Les couleurs, élémentaires, sont, au départ, avant mélanges, celles à la base même de toute démarche picturale intéressée par la question de la couleur et par sa quête : bleu cyan, rouge magenta, jaune primaire. Bord à bord, deux lignes contrastées de bleu, deux lignes contrastées de rose et de violet, le tout encadré de deux lignes du même jaune. Quant à la substance employée, donnée importante, il ne s’agit nullement là de peinture à la formule savamment élaborée, à usage exclusif des artistes, voire d’un seul, mais de simple peinture industrielle acrylique, à la disposition de tout à chacun en grande surface. De même du support : simple médium, âpreté de blanc toutefois avant l’application des couleurs, de façon à obtenir, par superposition de plusieurs couches, l’intensité maximale recherchée. De trois à sept ici, selon la couleur, l’ensemble de la peinture reste pour- tant parfaitement homogène, d’une planéité parfaite.


Derrière cette simplicité apparente, au vocabulaire volontairement réduit, se cache en réalité une grande subtilité. Aucune ligne, remarquons-le, n’est de même largeur qu’une autre et chacune ne cesse de varier sur toute la longueur de la peinture ; de surcroit le trait n’est jamais rectiligne, encore moins tracé à la règle, mais peint à main levée, sismographe tremblant et par là même vibrant. S’en- suit de ces modulations – notamment de la variation continue des rapports des couleurs entre elles, selon leurs proportions réciproques – une dynamisation de toute la surface picturale, toujours changeante, toujours vivante : une friction régénérante de l’œil et l’esprit.


De chaque côté de la salle, on aperçoit bien ici de discrètes pierres blanc mat sur socle blanc, aux ombres très subtilement colorées, là des gouaches toujours intenses, de petit ou moyen format, plus loin, à demi cachée derrière un écran blanc, une fascinante boule au noir mat constellé de reflets et halos colorés; ailleurs encore – dans les salles médiation et vidéo notamment – une autre partie de la production de l’artiste. Et si l’on s’approche, à chaque fois on découvre un aspect important de son œuvre; autant de chapitres en abrégé d’un riche parcours qu’une mise en évidence de l’éventail de ses possibilités, mais (link: Bonjour ! convoque électivement l’attention, aussi est-ce à elle que nous désirons revenir, sur elle que nous voulons concentrer notre attention. Tout du reste n’est-il fait d’abord pour ça ?


Par sa taille, de très loin la plus grande pièce, sa position centrale au sein de l’exposition, son orientation, sa singularité, on ne peut guère douter en effet que c’est bien là l’intention de l’artiste et de la commissaire, qui ont su cependant répartir habilement les autres pièces à proximité – notamment sur les bas côtés – grâce à un judicieux dispositif de paravents qui – sous une lumière à dessein un peu réduite – donne à chaque volet du travail son espace propre et atténue tout risque de compétition ou de tintamarre quand d’évidence c’est une qualité de calme intense qui est ici visée.


Une autre raison désigne en priorité cette pièce à l’attention du visiteur : le fait qu’elle ait été conçue in situ pour l’exposition – c’est à dire pour elle et en fonction du lieu –, qu’elle lui soit donc pleinement contemporaine, à la différence de la majorité des autres pièces ou documents, rassemblés dans un souci d’évidence plus historique et rétrospectif. Bonjour ! n’est pourtant pas elle non plus sans histoire ni hors sol.


Dix sept ans après le carnet rouge, commencé en 2007 sur le principe d’une gouache par jour, carnet rangé sans être fini et retrouvé lors d’un autre rangement à l’atelier – qui en l’occurrence devait déranger le dit carnet et le remettre prestement en circulation: l’artiste décidant en effet, à sa redécouverte, de le poursuivre illico jusqu’à terme. Terminé en 2024, c’est lui, le carnet rouge, qui donnera l’impulsion – dit l’artiste – à l’exposition de Roueïre ; impulsion nécessaire mais suffisante, selon le principe d’économie, y compris du temps, si constant chez Valérie du Chéné et si emblématique de toute sa pratique. Edité dans la foulée, le carnet rouge figure, comme de juste, en bonne place dans l’exposition.


Entre temps, du 3 juin au 27 octobre 2024, Les yeux mi-clos à pied levé : peinture éphémère des 1800 m² du tablier du Pont Saint-Pierre, raccordant les deux rives de Toulouse par les quartiers Saint-Pierre et Saint-Cyprien. Commande de Toulouse Métropole, cette peinture de huit bandes de couleurs stridentes, étirées sur toute la longueur du pont, rafraichissent et frictionnent puissamment l’atmosphère de la ville. De prime abord, Les yeux mi-clos à pied levé s’apparente à Bonjour! Leur nature s’avère cependant très différente: répond à chaque fois à des fonctions, contextes et projets bien distincts qui nous éclairent.


L’une, inscrite directement sur le sol, se déploie à l’extérieur, dans l’espace public urbain, tandis que l’autre se tient nettement au-dessus du sol, à l’intérieur du principal lieu d’exposition d’un établissement culturel inscrit dans un paysage rural sur lequel elle ouvre. Plus évidente encore, leur grande différence de taille; bien qu’importante dans les deux cas, elle est à chaque fois proportionnée aux lieux et aux circonstances. Le plus décisif tient sans doute toutefois à la différence de relation au public. Là où – à Toulouse – d’innombrables piétons et cyclistes se voyaient libres de fouler la peinture et d’observer instantanément ses effets sur eux, aussi bien par le corps que par les yeux, il ne saurait en être question à Roueïre où Bonjour ! s’adresse à un public au flux mesuré et orienté vers la recherche d’autres rapports, comme le signale sans ambiguïté la surélévation de 10 cm. Ici, en effet, il ne s’agit plus d’être dedans, ni même à proprement parler devant, mais dans une certaine mesure au dessus et surtout tout autour: pouvoir considérer ainsi comment se renouvelle la peinture selon le côté où on la regarde, et réaliser au passage qu’il n’y a ici – fait rare pour une peinture – ni haut ni bas, mais partant un éventail de rapports et d’approches possibles, laissés librement à la curiosité et à l’expérimentation du spectateur.


À Toulouse, par la commande publique, il s’agissait de confier à une artiste, bien connue pour son adresse à relever les défis, la piétonisation estivale d’un lieu public – en l’occurrence un pont – dans un esprit festif et ludique, nouvelle manière de pavoiser la ville pour célébrer les beaux jours, relier les habitants entre eux et exalter la belle saison, la joie de vivre. À Roueïre, il s’agit d’une invitation à rencontrer l’œuvre en profondeur, dans toutes ses composantes, à construire un rapport sur une durée plus longue, propre à la contemplation, à la méditation, à la réflexion approfondie. Les deux expériences sont intéressantes et ne s’excluent pas, mais elles ne sont pas de même nature: l’une distrait, l’autre instruit.


Une expérience aussi et très forte m’a permis récemment non plus seulement de le comprendre - intellectuellement – mais de le réaliser de tout mon être. Lors d’une cession préparatoire à une journée d’étude – Jardins, catastrophes, place des pratiques contemporaines - relative à un programme de recherche que nous avons fondé et que nous avons le bonheur de suivre ensemble, Valérie avait suggéré de nous retrouver avec le petit groupe de jeunes artistes qui le composent à Coustouge, dans l’Aude, son lieu de vie et de travail, au paysage intégralement ravagé par l’immense incendie de l’été 2025, qu’elle vécut avec sa famille de l’intérieur du village encerclé par les flammes. En introduction à cette session, elle proposa deux marches. Je crois qu’elles s’imposèrent à elle autant comme un don et un partage intime intensément désirés qu’une entrée en matière la plus intense et la directe possible avec notre sujet.


De la première je dirai peu de choses, tant l’émotion reste encore vive, sinon que traverser pendant près de deux heures des paysages en noir et blanc sans entendre le moindre chant d’oiseau, n’apercevoir – ne serait-ce qu’à échelle d’insecte – le moindre signe de vie animale, fut accablant. Même si, de loin en loin, des traces encore ténues de reprise de la vie végétale commençaient à poindre très timidement. Anxieux de la seconde, je me surpris avant de partir à scruter désespérément – comme je ne l’avais jamais fait de ma vie – une merveilleuse petite flaque d’herbe vert tendre que j’eu la sensation de boire des yeux, jusqu’au dernier brin. Ce fut une révélation au plus profond du pouvoir de la couleur.


Je ne peux aujourd’hui repenser à Bonjour ! sans penser à ce moment. Je sais, tout aussi intimement, que la couleur en peinture a aussi, parfois, à certaines conditions très strictes de justesse absolue, ce pouvoir d’alimenter la vie ou de la restaurer. Matisse est au plus haut point de ce petit nombre qui ont conquis un tel pouvoir. Je veux, disait-il, que l’homme fatigué, surmené, éreinté, goûte devant ma peinture le calme et le repos. Et ailleurs : mon rôle je crois est de donner de l’apaisement. Parce que, moi, j’ai besoin d’apaisement.


Déterminée, singulière, insoucieuse des modes, la peinture de Valérie du Chéné s’inscrit dans ce haut sillage où la couleur est énergie vitale qui se mue en lumière; d’une nature à contribuer à apaiser notre temps. Bonjour ! est à mes yeux un intervalle où l’œil se désaltère, l’esprit se libère où l’être peut à nouveau se restaurer. Être est commun à tout.

Texte critique à propos de l’exposition personnelle Bonjour ! de Hervé Sénant, historien de l’art, 2026.