Rencontre avec Rodolphe Huguet.

Emmanuel Posnic

Rodolphe Huguet, vue de l’exposition personnelle Survivre métier à suivre, La Terrasse Espace d’art, Nanterre, 2024

Emmanuel Posnic : Quel regard portes-tu sur la précarité et l’exclusion sociale ? 

Rodolphe Huguet : Je ne peux pas fermer les yeux, c’est une colère qui m’habite depuis toujours comme bien d’autres. Cette rage enfle car la précarité est associée aux problèmes vitaux, économiques et climatiques. Elle se propage de façon démesurée et ignorée par une infime partie de l’humanité au contrôle désordonné, d’inconscience, d’irresponsabilité et d’égoïsme assassin !

E.P : Dans ton travail, qu’attends-tu de la rencontre avec l’autre ?

R.H : Je n’attends rien, c’est la rencontre elle-même qui est la source d’un « travail » partagé avec l’autre. Comme le dit si bien Patrick Viveret, un métier est un projet de vie, une vocation.
Ma première maraude (je les appelle des « maROROde ») en solo à Nanterre fut la rencontre de Soulas, un sans-abri vivant d’abribus en abribus. Depuis plusieurs mois, à chacun de mes séjours ici, je partage au quotidien un moment de discussion, d’échanges qui pour lui, pour eux, sont des instants trop rares.

E.P : Avec qui as-tu travaillé sur cette exposition ?

R.H : J’ai commencé à développer le projet avec La Cloche au printemps 2023, et notamment la chorale de cette association qui chante avec et pour les démunis. Afin de pouvoir développer les idées de ce projet, j’en ai partagé les intentions avec les professeures de la section mode du lycée Louise-Michel à Nanterre. Elles ont été conquises et ravies de pouvoir associer leurs élèves à la réalisation des sacs ensuite offerts aux sans-abris. Ces ateliers ont donné lieu à de nombreux échanges sur mon processus de création et surtout sur la précarité aujourd’hui.
Par la suite, j’ai rencontré de nombreuses associations (Utopia 56, la Maison de l’amitié,…) et c’est avec Emmaüs que j’ai pu construire un programme de maraudes sur Nanterre et Paris ainsi qu’un atelier d’écriture sur l’exclusion sociale avec des Compagnons qui pour la plupart ont connu la rue. A Nanterre, il y a eu aussi l’aide précieuse du centre social Parc en ciel ou du café le Frivoli’thé qui ont permis à d’autres personnes de s’agréger au projet.
Je vais continuer les maraudes pendant le temps de l’exposition. J’ai noué des contacts avec d’autres associations (Seconde manche, Entourage, Captifs) et bien entendu, je poursuis avec les Compagnons d’Emmaüs.
Pour répondre plus précisément à ta question, les moments de travail les plus justes sont ceux partagés avec ces personnes au courage démesuré, ignoré alors qu’elles devraient être un exemple de respect.

Rodolphe Huguet, vue de l’exposition personnelle Survivre métier à suivre, La Terrasse Espace d’art, Nanterre, 2024

E.P : Quel parallèle fais-tu entre ton expérience à Nanterre (tu es resté plusieurs semaines en l’espace de 9 mois) et tes précédentes résidences, notamment au Brésil ou en Inde ?

R.H : J’ai abordé Nanterre comme d’autres résidences dans des espaces inconnus, l’Inde, le Brésil mais aussi le Sénégal, le Népal et d’autres. Je choisis la rue, les humains les plus démunis. Je marche, j’explore, j’observe et trouve une communication sans langue pour lier une humanité sans préjugés.
La seule différence pour Nanterre, c’est que je n’ai pas mis en lumière des artisans pauvres pour honorer leur travail. Je suis parti à la rencontre de ces personnes oubliées et rapporter leur visibilité dans un centre d’art m’a paru pertinent.
J’ai produit des « œuvres de couleurs et de discours » utiles pour interpeller les passants. J’ai choisi de travailler avec et pour les sans-abris, d’apporter un peu de chaleur et d’humour dans le quotidien en leur offrant une série d’objets colorés et utiles afin de tenter de les rendre visibles, vivants, existants…
Cette façon de travailler à même la rue a toujours été pour moi essentielle et vitale. Le « Baba Noël » en Inde, la transhumance du contrebandier dans la médina de Fès, au Brésil pendant la coupe du monde de football avec le projet « FIFAVELA » … Je partage avec ces personnes ce terrain de l’art contemporain qui leur est étranger mais aussi beaucoup de plaisir et d’énergie dans le temps long de l’échange.
C’est cet esprit que j’ai souhaité insuffler dans l’exposition de La Terrasse. Celle-ci continuera d’ailleurs à évoluer au gré des maraudes et des contacts pris dans la rue.

Texte d’Emmanuel Posnic pour l’exposition personnelle Survivre métier à suivre de Rodolphe Huguet, La Terrasse espace d’art Nanterre, 2024

Author

Emmanuel Posnic is director of La Terrasse espace d’art in Nanterre since 2020.