La rencontre et l’accident.

Conversation entre Pascal Beausse et Rodolphe Huguet

Rodolphe Huguet, Favela Internacional Futebol Artistico (FIFAVELA), 2014, jour de la Copa, Belo Horizonte, Brésil.

Pascal Beausse : D’où viens-tu, Rodolphe ?

Rodolphe Huguet : J’arrive juste de Belo Horizonte.

P.B : Que faisais-tu là-bas ?

R.H : Je développe différents projets au Brésil, depuis plusieurs années. Initialement, j’y suis allé sur une proposition du Lab’Labanque pour travailler dans le Minas Gerais. Lors de mon premier séjour, je suis allé à la rencontre des mineurs et du monde de la pierre précieuse, du marché lapidaire. J’ai travaillé à la mine. C’est en partageant leur quotidien, en vivant avec eux, que j’ai commencé à développer des projets d’œuvres prenant les minéraux comme matériau. J’ai continué à travailler sur ces projets tout au long de trois voyages successifs, pendant lesquels j’ai aussi présenté des expositions dans divers lieux de cette région. De ces projets a découlé l’exposition Minhéroi (ou “Mineurs-héros”) au Lab’labanque.

P.B : Comment le projet s’est-il développé ensuite ?

R.H : Cette année, j’ai été invité pour réaliser une nouvelle exposition. J’ai volontairement choisi la période de la coupe du monde de football, car je souhaitais réagir aux mouvements sociaux engendrés par cet événement. J’ai observé les tensions engendrées par les dépenses monumentales liées à la coupe du monde et les exigences démesurées et coûteuses de la FIFA, pendant les années précédant l’évènement. Tout mon travail est parti de cette situation. J’ai réalisé plusieurs envols de lanières de tong aux murs. Le titre de cette exposition était Liberdade, titre de cette installation que j’avais réalisée une première fois à une plus petite échelle, un an auparavant. Tout cela se passait pendant l’atmosphère grinçante du début de la Coupe, marquée par des manifestations constantes. La vie était paralysée, car les jours de matchs, à Belo Horizonte comme dans les autres villes, tout était fermé.

Rodolphe Huguet, Favela Internacional Futebol Artistico (FIFAVELA), 2014, distribution des Ronini dans plusieurs des favélas de Belo Horizonte

P.B : Ton travail était donc instruit par cette réalité sociale et événementielle particulière… Mais comment créer un lien ? Comment faire la jonction entre une activité artistique et l’actualité du lieu où tu la déploies ?

R.H : Du haut de mon échafaudage, pendant que j’accrochais des centaines de lanières de tongs, je réfléchissais à la possibilité de m’intégrer au quotidien du Brésil pendant cette coupe du monde. J’ai eu l’idée d’organiser une coupe du monde alternative, à échelle humaine et locale, avec les enfants des favélas de Belo Horizonte. Je l’ai nommée FIFAVELA. J’ai repris contact avec des personnes rencontrées lors de mes précédents voyages. En suivant leurs conseils, je suis allé voir Misaël, le directeur de la première radio-favéla du Brésil. Mon idée les a séduits et ils m’ont ouvert leur antenne en direct. J’ai décrit le projet, en invitant les enfants et leurs parents à manifester leur intérêt. J’ai pris contact avec Indio, un ancien footballeur brésilien, fondateur d’Indianapolis, une école de football située dans les favélas, d’où sont sortis de grands joueurs. Convaincu par le projet, Indio m’a aidé à l’organiser dans un timing très serré.

P.B : Quelle portée ce projet pouvait-il prendre dans la réalité brésilienne ?

R.H : Au fur et à mesure que je l’élaborais, j’affinais et adaptais mes idées à la situation. Ce qui m’importait, c’était de faire plaisir aux enfants tout en essayant de diffuser un message politique via les médias. Il s’agissait pour moi de communiquer de manière positive, par un événement joyeux et pacifiste, sur ce qui se passait au présent dans la réalité sociale, afin de faire passer autrement le message des manifestations anti-coupe du monde, totalement justifiées aux yeux de beaucoup de monde - et des miens, cela va sans dire. Jour après jour, les idées fleurissaient. Ce projet me donnait une grande énergie. À une journaliste qui me demandait si j’avais d’autres projets, j’avais répondu : “Les idées, elles poussent dans mon cerveau aussi vite que les bambous !”.

P.B : Comment ces idées se sont-elles manifestées concrètement ?

R.H : Il y a eu en premier lieu la réalisation d’un autocollant de communication annonçant l’évènement. Je suis parti d’une photo d’un vieux ballon perdu et usé que j’avais prise lors de mon voyage précédent, dans une forêt aux alentours d’Ouro Preto. Sur cet outil de communication, j’ai fait figurer l’annonce d’une nouvelle FIFA : la Favela Internacional Futebol Artistico, et les infos de la Copa do Mundo das Favelas 2014. Nous avons distribué ces invitations dans des ballons Brazuca (le ballon officiel), transformés en panier, dans les rues de Belo Horizonte ainsi que dans les favélas, alors que tout rassemblement était interdit dans les rues brésiliennes dans ces moments de tensions sociales. Les enfants étaient fiers et joyeux de partager leur Copa do Mundo à eux avec la population. Leur bonheur m’a donné l’idée de réaliser des autocollants Panini, qui en un premier temps se sont appelés des RORONI, pour devenir après réflexion des RONINI.

Rodolphe Huguet, Favela Internacional Futebol Artistico (FIFAVELA), 2014, distribution des RONINI, Belo Horizonte, Brésil.

P.B : Comme toujours avec toi, j’imagine que tout cela s’est réalisé dans l’intensité du plaisir de la rencontre, du partage et de la réaction des gens ! Tu as ramené le grand cirque inaccessible de la Coupe du monde dans la réalité de la vie quotidienne. Tu as permis aux gens de vivre cet événement à une échelle humaine et locale, alors qu’ils étaient exclus du barnum médiatique et mercantile, n’est-ce pas ?

R.H : Ce sont comme toujours les plus démunis qui en ont le plus souffert. Lors de mes précédents voyages au Brésil, j’ai été témoin, pendant les préparatifs de cette coupe, de destructions de quartiers pauvres, des pans entiers de favélas, dans le but d’embellir la ville pour cet évènement ! Il fallait vraiment que je réponde à tout cela. Mon souhait était de trouver un moyen d’exprimer de manière originale les désaccords du peuple face aux dégâts engendrés par l’organisation de cette Coupe, en les invitant à vivre joyeusement leur propre Copa do Mundo : celle des enfants des favélas. Les habitants des favélas n’ont pas les moyens de s’offrir les billets pour ces matchs, mais ils vivent la Coupe du monde devant la télé, comme une majeure partie de la population. J’ai vu plusieurs matchs avec eux : c’était de grands moments de fête, malgré les défaites de leur équipe nationale.
Je m’adapte toujours à la situation en temps réel, mais dans ce cas précis, je ne pensais pas parvenir à réaliser cela aussi rapidement, en trouvant des personnes qui puissent m’aider à l’organiser, comme Violaine Dupic, la directrice de l’Alliance Française, qui est devenue une amie. Elle était motivée pour m’aider à réaliser ce projet, malgré ses doutes au niveau politique, à cause du danger que cela représentait d’intervenir dans la rue, cadenassée par la police militaire…

P.B : Pendant que tu réalisais ce projet, après différents messages échangés avec toi, je me disais que c’était vraiment un projet idéal et essentiel, qui correspondait complètement à ce que tu as toujours cherché à faire, de manière très différente selon le contexte, partout dans le monde. Ça m’a notamment fait penser à ton Baba Noël, que tu avais produit en Inde. Tu arrives dans un endroit du monde, sans idées préconçues, et tu te déclenches à partir d’un déclic, une impulsion, pour faire une proposition qui découle de ce que tu vis, de ce que tu vois, de ce que tu comprends ou ne comprends pas, tout aussi bien. Tu te plonges dans la vie, en somme !

R.H : Oui, je suis alors un peu comme un enfant qui joue. Ce sont les moments où je me régale le plus dans le travail. Parce que je suis avec les autres en permanence, et tout dépend de ce qui va se passer dans ce moment présent en leur compagnie. C’est ce qui m’intéresse. Ces moments de création in situ me procurent une énergie incroyable. C’est ce que d’ailleurs ont relevé tous les gens là-bas. Lors des interviews avec la presse, ils parlaient d’abord de mon énergie, de cette générosité dans le travail, ça les dépassait de voir à quel point je souhaitais réaliser ce projet pour vivre et partager mon art avec les enfants. Je voulais les transformer en stars, via des œuvres d’art. C’était presque brutal pour eux aussi, parce qu’ils ont à peine eu le temps d’y croire, à peine eu le temps d’en douter. Ce sont de grands moments d’échanges, de partage, de cœur. Aux niveaux social, politique et poétique, ce moment historique s’est gravé dans leur mémoire, tout comme la défaite de leur équipe nationale. Le jour d’ouverture de notre Copa, Indio a téléphoné à l’un de ses anciens élèves, Tudo Dimelo, devenu aujourd’hui un grand joueur international, en lui disant : “Regarde ce qu’il nous arrive : Rodolphe, un artiste français !”… et il me l’a passé. Je lui ai raconté le projet en direct du stade où il a lui-même appris à jouer au foot. Il était très ému et m’a félicité !

P.B : C’est une histoire superbe. Tu mets l’art au cœur de la vie, et c’est la vie qui est transformée et enrichie par l’art. Tu as parlé de générosité : c’est essentiel. On n’a pas le choix, on doit donner. Mais cela ne suffit pas, il faut penser ce don et le faire avec et pour ceux à qui il s’adresse.

R.H : Fifavéla a laissé de bonnes traces. Ils ont refait un tournoi le week-end suivant, avec entre autres des matchs des mamans avec les enfants. Magnifique ! Ils m’ont invité a remettre les médailles. J’ai été très touché car ils ont répété mon geste : ils ont acheté des médailles pour tout le monde, même les perdants. Je me suis alors dit que j’avais fait passer un message positif dans ce monde envahi par la compétition… Dans tous les pays où se déroulent ces coupes du monde de foot et jeux olympiques, on retrouve ces mêmes catastrophes financières… Aux journalistes qui me posaient des questions assez positives et justes au niveau politique, j’expliquais que ce regard n’était pas circonscrit à la situation au Brésil, mais que j’avais la même position dans tous mes voyages, sur toute la planète.

P.B : Mais tout de même, la réaction de ces journalistes est intéressante, parce qu’il y a un différentiel entre l’artiste français qui arrive de sa Haute Saône et les journalistes brésiliens. Parce qu’il y a aujourd’hui en Amérique Latine une conscience politique aiguisée, du fait de la conflictualité, de la pauvreté, de l’exploitation, de l’aliénation et de l’esclavagisme qui perdure au Brésil. Toute cette violence sociale… Ils te renvoient donc une lecture politique de ton travail, qui je pense est légitime.

R.H : Oui, tout à fait. Simplement, j’ai fait attention car la tension politique était très palpable, le peuple était très remonté mais sévèrement réprimé. C’était tellement évident dans nos actions, tout comme les œuvres que j’ai pu réaliser avec les mineurs et les lapidaires, que j’ai préféré laisser la liberté aux journalistes d’interpréter et traduire tous les aspects politiques que cela incluait.

Aller-retour, 1997, tissage manuel en laine brute pliée, 190 x 240 cm, vue de l’exposition Pas de place trop d’espace, Musée Batha, Médina, Fès, Maroc, 1997

P.B : Tu considères donc que ton art est politique ?

R.H : Oui, j’ai étendu ce regard-là dans d’autres pays sur la planète. Hélas, il n’y a pas qu’au Brésil que l’on rencontre ces problèmes-là. Je ne voulais pas les enfoncer dans un trou, qui est déjà béant. Je ne suis pas allé au Brésil pour y donner des leçons, mais pour transmettre un message positif.

P.B : Au-delà d’un regard politique, c’est un moment simplement humain, de partage, qui permet justement de briser les frontières. Je pense que cette générosité est essentielle. Elle guide ton travail.

R.H : J’aime les prises de risques. Je pense que c’est de cette manière que j’aborde la vie. Si je ne prends pas de risques, je m’ennuie. Mais c’est toujours mesuré : si ce n’est pas calculé au millimètre, je reste malgré tout très attentif.

P.B : Tu prends le risque de la vie en t’adaptant au contexte humain, social, écologique, etc. Et ce n’est pas prémédité, tu ne mets pas en œuvre un plan préconçu…

R.H : Non, surtout pas ! Car pour moi, si plan il y avait, il n’y aurait plus aucune surprise ! Lorsque j’arrive quelque part, je prends la météo humaine et culturelle du lieu et j’y réponds en m’en amusant. C’est pour cette raison que j’évoque le jeu de l’enfant. Quand on est petit et que l’on joue, si on savait par avance exactement comment va finir le jeu, et à quelle heure cela va s’arrêter, à quelle heure on va rire ou pleurer, on resterait au dodo et on attendrait que le temps passe.

P.B : C’est beau, car une grande partie de l’art aujourd’hui est hélas trop formaté, trop fabriqué, pour répondre aux attentes des professionnels et des collectionneurs. Pour toi, l’art se fait avec les gens et se partage avec eux.

R.H : Et ils le comprennent ! C’est à chaque fois une expérience de vie constructive, que ce soit au Maroc, en Inde, en France, au Brésil… Les plus beaux regards que j’aie pu observer sont toujours ceux des enfants et des personnes âgées. Pour moi, c’est cela le plus important : arriver à toucher des personnes, à les réconcilier avec elles-mêmes, les faire grandir, leur ouvrir des portes, réveiller leur curiosité, accompagner et transformer leur quotidien.

P.B : Pour évoquer ton travail, tu parles souvent de “gestes”. Qu’entends-tu par là ?

R.H : Pour moi, faire un geste, c’est offrir quelque chose à une personne que l’on aime bien. Par exemple, l’action de Fifavela englobe le politique, le poétique, la relation avec l’autre…

P.B : Penser l’art comme un geste, c’est faire un mouvement vers l’autre, dans la vie…

R.H : Oui ! C’est exactement ça. Le geste artistique est un don. Il s’agit de créer une relation. C’est comme un substitut à la parole, pour communiquer au-delà des langues et cultures différentes.

Le Nord du Sud / Le Sud du Nord, 1997, tissage manuel en laine et trame apparente, 190 x 270 cm, vue de l’exposition Pas de place trop d’espace, Musée Batha, Médina de Fès, Maroc, 1997

P.B : Quand je t’ai rencontré, j’ai été impressionné par le fait que tes formes ne venaient pas de nulle part, ou d’une simple volonté d’art, mais d’expériences très intenses en différentes géographies. Lors de chacun de tes voyages, tu installes une nouvelle situation de travail fondée sur le partage. Tu ne pratiques pas l’exotisme mais la rencontre avec des formes de vie. Tu ne fantasmes pas l’autre mais tu vas à sa rencontre. Et tu réalises des formes qui découlent de ces chocs avec d’autres imaginaires que le tien. Comment as-tu décidé de sortir de l’atelier et de partir ainsi dans le monde pour inventer ton art ?

R.H : J’avais un désir d’ailleurs. Je l’avais vécu une première fois en descendant le fleuve Maroni en pirogue, entre la Guyane et le Suriname. J’étais motivé pour repartir à la rencontre de ce que je ne connaissais pas encore et travailler dans le monde. J’ai postulé pour une résidence en présentant un projet qui tenait en trois lignes. Et un jour, une réponse dans la boîte aux lettres : j’étais sélectionné pour une résidence à Fès. J’avais l’impression d’avoir gagné à la loterie !

P.B : Que disait ce projet en trois lignes ?

R.H : En résumé : “Je ne vois pas comment je peux vous dire ce que je vais vivre et faire dans un pays que je ne connais pas encore et dont je rêve de découvrir la culture et la population…” Ils ont été sidérés par mon culot, ma sincérité, et m’ont sélectionné pour cette raison !
P.B : Oui, en effet, cela participait d’une honnêteté et d’une définition première de ta conception de l’activité artistique. Tout ce que tu as fait au Maroc était d’une grande qualité. Comment as-tu mis en place ton travail dans la médina de Fès ?

R.H : J’ai commencé par déambuler, explorer, pour essayer de découvrir les lieux, car c’est un véritable labyrinthe : c’est la plus grande médina du monde arabe. Je marchais dès 5h30 du matin, après m’être réveillé en écoutant le premier muezzin à 4h45. Réveils magnifiques ! Je marchais jusqu’au soir, à l’extinction des feux, car il n’y avait pas d’éclairages publics à l’époque. La médina est une mine d’artisanats ancestraux. Je suis entré dans des dizaines d’ateliers. Les artisans étaient très accueillants, très chaleureux, ils m’invitaient à boire un thé… et on engageait le dialogue autour de leurs savoir-faire. Au bout d’un mois, je travaillais avec plus d’une trentaine de personnes ! Pendant ces “randos-médina”, j’ai réussi à pénétrer dans des ateliers clandestins, qui réalisaient de fausses chaussures de sport, avec les logos des grandes marques, Nike, Adidas, Reebok, etc. Ce qui m’a donné l’idée d’une œuvre accumulant les logos, comme un coup de foudre ! La toute première pièce a été réalisée avec les tisserands, à peine quatre ou cinq jours après mon arrivée. Elle était toute simple. Le tissage, c’est une navette qui fait des aller-retour. J’en ai déduit une couverture conçue sur un principe de pliage où j’ai écrit : “ALLER RETOUR”, littéralement, en jouant sur l’envers et l’endroit.

P.B : Tu dessinais alors une géographie poétique et politique dans la trame du tissage…

R.H : ALLER RETOUR, au-delà d’exprimer la technique-même permettant l’inscription de ces mots, cela évoque aussi les aller-retour du voyage. Ce sont des pièces riches de sens, qui soulignent toujours un rapport politique à l’impossibilité du voyage pour ces personnes qui en rêvent…
La deuxième pièce, c’était LOIN : le mot “loin” coupé en deux et inscrit sur un drapeau français, en écho à l’ancienne puissance coloniale. La troisième, Le Nord du Sud, le Sud du Nord, c’est la carte de le Méditerranée divisée en deux, où seule la trame du tissage maintient liés ensemble le Sud de l’Europe et le Nord de l’Afrique. C’est en observant les artisans travailler la technique du tissage et en écoutant leur désir immense d’aller en Europe que j’ai eu l’idée de réaliser cette carte divisée. Hassan et Abdel, deux frères tisserands très pauvres, vivant dans le bidonville de la médina, ont tout de suite compris le message politique et poétique de mes projets avec eux. C’est pour cela que ce sont des collaborations motivantes dans les deux sens, et pour eux et pour moi, construites sur des échanges permanents. Habitués à réaliser des couvertures traditionnelles, ils ont appris avec moi la technique dite “tunisienne”, qui consiste à réaliser des dessins en tissage. Ils n’avaient jamais essayé de travailler comme cela auparavant. Je leur ai demandé de réaliser des pièces très compliquées, brin de laine par brin de laine additionné. Ce fut un travail de longue haleine… Ils étaient employés par un patron qui les exploitait. Alors j’ai loué un métier à tisser, afin que l’on puisse travailler de manière indépendante. Et je les payais très bien. C’est très difficile de passer ce cap du rapport à l’argent : trop donner est absurde, parce que l’on est pris pour un riche et un idiot… et ça fausse la relation.

P.B : Il faut trouver un équilibre… Une relation de travail éthique et respectueuse.

R.H : Oui, et cela passe par une véritable rencontre humaine au travers de l’échange, tout en y mêlant l’argent de façon modérée, équitable, réaliste, pour ne pas déséquilibrer un contexte économique dans lequel je n’interviens que dans un moment de collaboration. Mais je suis parvenu très rapidement à multiplier par cinq, voire plus, les salaires de misère qu’on leur donnait. Pour moi, il fallait que ce soit un salaire honnête. Mais avant tout, c’était l’amitié créée par notre travail commun qui était importante… C’était souvent des fous rires mais aussi parfois des engueulades, pour parvenir à se comprendre malgré nos différences culturelles… mais surtout, c’est le sens de ce que l’on allait réaliser ensemble qui primait. Une fois que les malentendus avaient été évacués, on pouvait parler d’argent de manière tout à fait sereine et tranquille. Ces situations se sont répétées très souvent, avec chacun des artisans avec qui j’ai travaillé, dans n’importe quel endroit du monde.

Rodolphe Huguet, Souffle, 2014, verre soufflé dans pot de peinture en métal troué, 22 x 35 cm

P.B : Ton dialogue avec les techniques, les matériaux, les contextes humains et culturels est constant et a toujours évolué en fonction des rencontres et de la découverte de savoir-faire nouveaux. Tu t’es installé dans la campagne française, pas loin de Nîmes, d’où tu viens, où tu avais étudié et où tu vivais. Tu t’es installé en Haute Saône, après une résidence dans une fonderie d’art située dans le village où tu vis désormais. Plus récemment, tu as travaillé avec un verrier.

R.H : Oui, dans une très vieille verrerie fondée au 15e siècle, la verrerie La Rochère. Le verre est une matière dont la fluidité est éphémère. L’instant de création est donc très puissant, intense, plein d’imprévus, de surprises, bonnes ou mauvaises.

P.B : Tes formes émergent désormais dans ces lieux, où tu as déplacé ton atelier. Tes œuvres s’imaginent dans l’observation de processus de production nouveaux, en dialogue avec ceux qui les maîtrisent…

R.H : Cela ne m’intéresse pas d’avoir une idée avant de venir dans ces ateliers, ce serait un peu comme si elle était déjà fabriquée. J’aime être dans le dialogue avec les artisans et trouver l’idée dans le cours de l’expérimentation. Par exemple, si j’avais travaillé avec d’autres verriers, je n’aurais pas fais le même travail : leur expérience personnelle compte énormément. La relation entre eux et moi est déterminante - mais aussi ce que je ressens, ce que je peux leur apporter. Ce sont des moments de vacance et de plaisir dans leur propre travail. Notre expérience commune avec leurs compétences techniques déviées de leurs habitudes leur procure beaucoup de plaisir. On rit, on joue, on tente des nouveautés techniques qu’ils n’auraient jamais pensé essayer. Dans ces collaborations, je laisse toujours une ouverture à leur propre interprétation de ce que l’on réalise ensemble… Ils sont des acteurs libres d’interprétation de mes idées.

P.B : Tu traverses les techniques et tu les raboutes. Tu en inventes des usages inédits en poussant les matériaux parfois à l’extrême, vers de nouveaux devenirs formels.

R.H : J’essaye toujours d’aller vers les limites d’une technique, au risque même de tout casser ! Que ce soit avec le bronze ou le verre. Face à mes propositions, les techniciens me répondent souvent que cela risque de ne pas marcher, ou que c’est dangereux. Mais ma volonté de prise de risque les séduit. Et donc on y va, on essaye, on tente… Et on obtient très souvent des résultats ! Ces risques, ils les prennent avec moi car ils constatent que j’ai bien étudié la faisabilité technique de l’idée, ils comprennent que c’est mesuré et qu’il y a une possibilité d’y parvenir. Avec les souffleurs de verre, nous avons tenté des expériences assez rigolotes… Nous avons soufflé dans des grillages, des fils de fers barbelés, des dizaines de contenants en verre avant de trouver la solution pour que le verre résiste au refroidissement. Un jour, dans la verrerie, j’ai trouvé des pots de peinture vides en métal : j’y ai découpé au plasma des yeux et des bouches, comme des masques, et nous avons soufflé du verre à l’intérieur… au final, les pièces étaient surprenantes !

P.B : C’est très beau, et on reconnaît ces formes comme tiennes, sans que tu aies même besoin de les signer. Cette intelligence de l’accident, de la rencontre improbable entre des matériaux et des techniques, produit des choses très étonnantes.

R.H : Disons que j’ai remarqué cela très tôt, dès l’école des Beaux-Arts, ou peut-être même dès que je suis entré dans la vie : c’est au moment où les choses ne se passent pas comme prévu que j’apprends le plus. C’est ce que l’on appelle “l’accident” dans le jargon des sculpteurs. C’est pour cela que je ne fais jamais de projets. Les idées les plus justes proviennent souvent d’un accident ! C’est comme dans la vie, les choses les plus simples sont souvent les plus belles. Mais quand on cherche ces moments-là, ils sont rares et très difficiles à trouver en art. Cela ne se provoque pas, c’est dans l’action que peuvent se développer de grandes et belles surprises ! Je pense que cela dépend aussi de la curiosité et de l’énergie que l’on accorde à son travail. Beaucoup de mes pièces récentes sont nées pendant que je faisais des travaux dans la maison, au contact de matériaux. Au travers de gestes réalisés pour des travaux qui ne sont pas d’art peuvent naître des idées pour mon travail d’artiste. Une forme s’invente dans le flux de la vie et je la pérennise en la faisant passer du côté de l’art. Il n’y a pas de coupure mais une continuité. Mon travail évolue ainsi de manière constante, de manière très fine, homéopathique, et ça me fait grandir !

Entretien de Pascal Beausse avec Rodolphe Huguet sur le projet FIFAVELA, Belo Horizonte, Brésil, 2014